Véronique Vienne et l’initiative Book of 12 : le papier toujours bien vivant

Dans le cadre du projet Book of 12 (présenté dans cet article), Creative Power a interviewé celle avec qui Antalis a collaboré pour réaliser ce très beau coffret : Véronique Vienne. Connue et reconnue dans le domaine du graphisme, elle livre ici un regard pertinent et profond sur l’usage du papier dans notre ère du numérique à tout crin. L’occasion de s’interroger sur la manière de créer de nos jours et les limites du digital, mais aussi de renouer avec la force du message du papier. Une rencontre riche en enseignements.

Véronique Vienne, son parcours, sa vision du papier

Quand Véronique Vienne nous parle de son riche parcours, on se rend compte qu’il est intimement lié au papier. Un témoignage inspirant et sensible.

Creative Power : Pouvez-vous résumer pour nous votre parcours ?

Véronique Vienne : Je suis née en France et j’ai passé 40 ans aux États-Unis. Je suis de formation américaine dans le domaine du graphisme, et plus exactement directrice artistique. J’ai exercé ce métier pour des magazines pendant très longtemps, puis j’ai fait du marketing dans des agences de marketing et de branding. Enfin, je me suis mise à écrire, comme critique d’art, et à enseigner à la School of Visual Arts de New York, entre autres.

CP : Vous êtes revenue en France pour des raisons familiales. Comment avez-vous vécu le décalage entre le domaine graphique américain et celui français ?

VV : En effet, je suis rentrée en France depuis 8 ans environ. Ce fut un choc de reprendre la culture française, surtout dans mon domaine d’activité du graphisme et de la création. Les États-Unis ont une approche plus marketing. Il y a moins de clivage entre ceux qui sont graphistes et ceux qui font de la publicité. En outre, entre la France et les États-Unis, le langage du métier et la manière de penser sont très différents. Au final, c’est plutôt stimulant. Cela m’a permis de développer une activité d’écriture en français et en anglais, de faire passer le courant entre les deux cultures. Bien que revenue en France, je reste très en contact avec tous les professionnels de ce métier aux États-Unis.

CP : Quel constat faites-vous concernant la relation entre le numérique et le papier ?

VV : J’appartiens à la génération du papier ! Comme je donne des cours aussi dans des écoles comme Parsons, qui a une succursale à Paris, je suis en contact avec des personnes de la génération du numérique. Notamment, avec Steven Heller, j’ai réalisé un livre sur les métiers du design à l’ère digitale : Becoming a Graphic and Digital Designer: A Guide to Careers in Design. À cette occasion, j’ai rencontré beaucoup de gens et j’ai été étonnée de constater qu’ils voulaient me parler du papier, tandis que nous nous trouvons en pleine transition numérique dans nos sociétés. Le numérique est une discipline qui n’a pas pour autant remplacé l’imprimé sous toutes ses formes. Cela fait longtemps que l’on parle de la fin de l’imprimé, mais elle n’arrive toujours pas ! Le papier est bien ancré encore dans notre quotidien.

CP : Vous nous avez dit que vous enseignez régulièrement. Comment se manifeste le manque de connaissance du papier chez les étudiants d’aujourd’hui ?

VV : L’art contemporain, qui génère beaucoup de discours, influence la manière dont l’art et l’esthétique sont enseignés. On considère, surtout en France, que fabriquer quelque chose est moins intellectuel que créer. Il existe un véritable snobisme vis-à-vis des matériaux, de la fonction manuelle. Je remarque la même tendance avec les étudiants à qui j’enseigne et qui n’ont même pas une feuille de papier et un stylo pendant les cours ! Dans les écoles d’art, les étudiants sont toujours rivés sur leurs tablettes ou leurs ordinateurs et ne dessinent plus avec des crayons. Ce n’est pas étonnant : nous sommes face à une culture numérique tellement puissante et attrayante pour les jeunes générations que même l’enseignement de la typographie est en train de disparaître. En effet, de nos jours, les étudiants trouvent facilement sur Internet leurs typos, mais sans avoir de réelle connaissance dessus.

CP : Une envie de revenir au papier semble toutefois se dessiner avec la mode du DIY (Do It Yourself) ou du livre d’artiste. Qu’en pensez-vous ?

VV : En effet, l’idée n’est pas de se lamenter, car il existe aussi des personnes qui aiment la beauté du papier, qui retrouvent les gestes et les connaissances en lien avec ce support et qui transmettent cette passion. Je constate d’ailleurs que la façon dont les gens parlent du papier est souvent très positive. La qualité du papier va faire la qualité de la communication. Comme un langage, le papier parle. En un sens, l’écran est un peu devenu ordinaire. Le papier en revanche re-matérialise le message, la pensée. Les gens aiment avoir un objet dans la main et celui-ci s’inscrit dans leur mémoire. C’est une émotion.

CP : Pensez-vous qu’il y aura toujours une place pour le papier dans le design ?

VV : Pour réfléchir sur des projets, beaucoup de designers graphiques ont besoin d’avoir en face d’eux un bout de papier, même de simples post-it que l’on va pouvoir bouger, échanger. Tous mes amis et moi-même avons des calepins que nous griffonnons. Ce sont des notebooks, comme ceux que l’on a conçu pour le BO12 : des objets un peu précieux, mais utilisables et faciles à ouvrir. Il y a quelque chose dans la présence même du papier qui aide à réfléchir. Cela permet de mettre du concret, d’éviter que cela reste abstrait, même s’il est possible que pour une nouvelle génération la réflexion ne passe plus par le papier. Le mot « réflexion » est d’ailleurs intéressant car le papier « réfléchit » la lumière ambiante, tandis que l’écran projette de la lumière sur le visage du lecteur. Selon qu’il s’agit de lumière projetée ou de lumière réfléchie, ce sont des parties du cerveau différentes qui sont stimulées. Selon moi, nous ne nous trouvons qu’au début d’une réflexion sur la signification de l’acte de lire, de regarder une feuille de papier.

CP : Le papier est aussi un objet fini. Certains des designers graphiques interviewés dans le Book of 12 évoquent la surface du papier.

VV : Tout à fait, c’est un aspect très important. Le papier a une surface finie. Il s’agit d’un rectangle dont on peut définir les limites : des angles, 6 côtés, un recto, un verso que l’on touche. Par exemple, lorsqu’on lit, on dit souvent que « c’était en bas de telle page ». On localise, tandis que sur l’écran, les éléments n’arrêtent pas de bouger. Le papier c’est le toucher, mais aussi un cadre dans lequel va s’inscrire une émotion, une sensation.

Véronique Vienne et le projet BO12

Antalis est l’initiateur de ce projet. Véronique Vienne en est la coordinatrice. En tant qu’oreille attentive auprès des 12 designers graphiques qu’elle a interviewés, elle se situe au cœur de cette belle réalisation. Elle partage avec nous les coulisses de cette création et l’état d’esprit avec lequel elle a été conçue.

Creative Power : Dans quel état d’esprit avez-vous mené les interviews avec les designers graphiques ?

VV : Il s’agissait de discussions amicales avec ces professionnels que je connaissais bien pour la plupart. Je voulais que ce soit des moments spontanés, du moins des conversations. Pour le dessin des couvertures des carnets, les designers ont fourni soit un projet passé, soit une création réalisée spécialement pour le projet. Je voulais que ce soit un don.

CP : Pouvez-vous nous raconter les moments privilégiés de conversation que vous avez eus avec les 12 designers qui ont participé au projet ?

VV : Certains, je les ai appelés, avec d’autres nous nous sommes contactés par skype ; certains ont choisi leur papier, d’autres non… Tous ont été très généreux dans leur partage. Car le papier donne envie aux gens d’en parler. Et ils ont apprécié avoir quelqu’un à qui se confier sur ce sujet qui, étonnamment, suscite une émotion particulière. Il faudrait pourtant sortir le papier de la nostalgie et le remettre dans la réalité. Je crois en l’idée que si l’on prend le temps d’imprimer quelque chose, c’est qu’il y a quelque part de la crédibilité. On disait autrefois : « Si je peux le découper dans le journal, c’est que c’est vrai ! » Avec « Je suis Charlie », par exemple, c’est fou de constater combien les gens ont ressenti le besoin d’écrire ou imprimer ce texte afin de brandir un carton bien physique dans la rue.

CP : Le BO12 a été imprimé sur du papier distribué par Antalis qui est à l’initiative de ce projet. Pendant la conception, tous les designers et vous-même avez reçu le Paper Book, sorte de catalogue des gammes. Qu’en avez-vous pensé ?

VV : C’est un très bel objet. Cela dépend de l’utilisation que l’on en fait. En travaillant avec tous les designers graphiques sur ce projet, je me suis souvenu à quel point il s’agissait d’un métier à part avec toutes les connaissances techniques nécessaires pour bien choisir le papier, en fonction de l’impression, de la typographie, de l’utilisateur, de la manière dont on le plie… C’est pour cela que le distributeur de papier qu’est Antalis a un rôle incroyable à jouer : celui d’éducateur du papier, en quelque sorte. Grâce aux équipes de prescripteurs, notamment, qui sillonnent la France à la rencontre des créateurs, les designers peuvent avoir face à eux tout à la fois une présence, une oreille attentive et des conseils d’expert. Tout cela dans un rapport de confiance et de passion pour le papier.

CP : Personnellement, quels types de papier aimez-vous ?

VV : J’aime les papiers fins, légers, car j’en ai beaucoup dans mon sac. Je déteste les livres qui sont trop lourds, mais préfère ceux imprimés sur des papiers légers que je puisse transporter avec moi. Car maintenant, nous sommes tous nomades ! Je regrette toujours que les superbes livres d’art soient si lourds et si peu commodes à lire. Malheureusement, on les regarde, mais on ne les lit pas.

Au-delà de mes lectures, j’ai toujours du papier sur moi : une amie relieuse aux États-Unis réalise des calepins exprès pour moi.

Le BO12

Le coffret BO12

Les 12 notebooks du BO12

Creative Power aime aussi mettre en valeur régulièrement des designers, des artistes et artisans du papier. Retrouvez nos articles déjà parus, comme celui sur Julie Auzillon (reliure), l’Atelier Fwells (sérigraphie) ou Maud Vantours (décors de vitrines). #justaskantalis !

 

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