Artistes du papier #2 : Sandrine Beaudun, l’intuition du papier qui célèbre le vivant

Dans la suite de notre série sur les artistes du papier, Creative Power est allé à la rencontre d’une artiste qui base son chemin créatif sur son intuition et sa maîtrise de la technique de fabrication japonaise du papier. Sandrine Beaudun nous est apparue à l’image de ses papiers : dégageant à la fois une force et une profonde délicatesse. Tel le roseau qui plie, mais ne rompt pas, elle aime voir où le vent l’emmène, tout en restant ancrée dans le moment présent. À travers cette rencontre, elle nous entraîne dans une plongée au cœur des fibres du papier, cette matière créée à partir du végétal. Portrait de cette artiste inspirante qui se dévoile, juste ce qu’il faut.

Sandrine Beaudun et le papier : une rencontre intime

Le parcours de Sandrine Beaudun se présente comme un cheminement et un retour aux sources du dessin, de la feuille et naturellement du papier. Il s’agit aussi d’une rencontre avec la matière, d’une évidence.

Creative Power : Pouvez-nous nous décrire votre formation et le début de votre parcours en quelques mots ?

Sandrine Beaudun : Je possède une formation en Design textile que j’ai menée à l’École Olivier-de-Serres. J’ai débuté dans le textile en tant que freelance pour la haute couture, puis dans d’autres entreprises où j’avais plus ma place en tant qu’être humain. Déjà pendant mes études, à travers ma pratique du dessin, le papier était un matériau que j’affectionnais et que je collectionnais.

CP : Comment êtes-vous devenue une artiste du papier ?

SB : Le papier fait partie de moi depuis longtemps. Mais mon parcours a vraiment basculé il y a 8 ans, lorsque je me suis remise au dessin. Très spontanément, une synergie s’est opérée entre la calligraphie que je pratiquais déjà, le retour au dessin à l’encre et l’intérêt pour le végétal en général. Je ressentais également le besoin de toucher à la matière. Je suis alors tombée sur la boutique de papiers d’exception Calligrane à Paris dont Jean-Michel Letellier est à l’origine. Et j’ai décidé de suivre la formation de fabrication du papier qu’il proposait. Au début, mon intention était de créer le papier sur lequel je dessinerai. Mais le fait d’avoir les mains dans la matière m’a permis de découvrir un champ des possibles immense que je n’ai d’ailleurs pas fini d’explorer encore aujourd’hui. C’est alors le support qui est devenu l’œuvre. Et en parallèle, le rapport à la matière et au vivant m’a fascinée.

CP : Comment vivez-vous le fait de fabriquer vous-même votre papier végétal ?

SB : Là encore, c’est le rapport au vivant qui m’intéresse dans la pratique de la fabrication du papier. Je me retrouve face à la matière, cette pulpe de fibres végétales, et face à l’eau qui est à la fois l’ennemie du papier et qui le fait réagir. En effet, quand les fibres sont en contact avec l’eau, elles se réactivent. Je vis cela comme une vraie rencontre, différente à chaque fois car chaque type de fibre a ses particularités et son « caractère », comme les humains. Il y a mon intention et mon énergie et, en face, il y a du répondant.

CP : Avec quels types de fibres travaillez-vous ?

SB : Au début, je diversifiais. Maintenant, je travaille beaucoup avec le kozo, la fibre du mûrier. Je reviens également vers le lokta, qui provient des plateaux himalayens du Népal. J’utilise enfin la fibre de bananier qui contraste avec les deux autres par sa rusticité et qui peut être teinte avec des encres végétales que je fabrique moi-même. J’aime associer ces fibres entre elles de manière très intuitive.

CP : Quelles sont les particularités de la technique japonaise de fabrication du papier ?

SB : La technique japonaise est vraiment à part tout comme la fibre de kozo qu’elle utilise. Cette fibre est la plus longue qui existe. La technique et la fibre associés permettent d’aller vraiment très loin dans la transparence, tout en obtenant des papiers très solides. À l’inverse, on peut jouer avec l’épaisseur.

Sandrine Beaudun : ses œuvres et son processus créatif

La démarche créative très organique de Sandrine Beaudun s’accomplit en pleine conscience de ce qu’elle ressent. Elle expérimente la matière, accueille les accidents de fabrication comme des surprises. Le résultat ? Des œuvres intuitives, évidentes, épurées. Conversation inspirante sur son processus créatif.

CP : Votre manière de créer est très instinctive. Pouvez-vous nous raconter vers quoi vous portez votre intention ?

SB : J’ai progressé dans la technique et je m’en suis libérée. Désormais, j’ai besoin de ne pas trop me contraindre et que les choses changent assez souvent. Il y a toujours l’étape où je laisse venir, en testant, sans chercher à mettre de forme. Je suis ce qui vient, instinctivement. C’est souvent les accidents qui m’ont amenée à quelque chose de nouveau. Il y a un mot qui résume cela : la sérendipité (trouver autre chose que ce que l’on cherchait). J’aime jouer avec les accidents dans la création et j’accepte la part d’inconnu. Pour moi, c’est un vrai moteur, une fraîcheur et un lâcher prise. Puis, une fois que c’est là, la phase de réalisation plus classique peut débuter. Alors, ce sont mes nécessités intérieures qui viennent rencontrer les étapes de la technique.

CP : Dans la phase de recherche, je crois que vous aimez vous servir d’un carnet. Que peut-on y trouver ?

SB : En effet, je ressens le besoin de libérer mes idées dans un carnet. Dedans, j’écris des mots, des citations et je dessine des formes. Tout cela sans trop réfléchir.

CP : Comment vous sentez-vous quand vous fabriquez votre papier et créez vos œuvres ?

SB : Je me sens à ma place. Je mets beaucoup de sens dans la fabrication de mon papier et de mes encres végétales. Cela représente pour moi quelque chose de très profond. J’y trouve un rapport au présent et au vivant. Partir de ce que la nature offre est comme un cadeau. Je me sens au service de quelque chose.

CP : Pouvez-vous nous parler de votre série de livres accompagnés du pupitre de lumière ?

SB : J’ai choisi le livre car il représente un lieu d’intimité. Très rapidement, j’ai collaboré avec un créateur lumière (Wilfried Schick) sur un pupitre de lumière. L’idée était de créer un livre composé de mes papiers ajourés où, quand on tourne les pages, la lumière raconte l’histoire. Car pour moi, le kozo est fait pour être mis en lumière. Celle-ci vient réveiller la fibre. J’ai également travaillé entre la notion de feuille et de volume.

CP : Quels sont vos projets actuellement ?

SB : En ce moment, je travaille sur la feuille et le dessin. Mais je n’en dis pas plus sur la technique que j’utilise, car j’ai besoin de me l’approprier.

CP : Pour conclure, comment résumeriez-vous votre posture dans le processus créatif ?

SB : Célébrer le vivant en restant ouverte aux possibles !

Toute l’actualité de Sandrine Beaudun pour la fin de l’année 2016

  • MacParis (manifestation d’art contemporain) du 24 au 27 novembre 2016 à l’Espace Champerret, Paris 17e;
  • Carte blanche au papier du 6 au 8 décembre 2016, aux Procédés Chénel International.

Toutes les photographies des œuvres présentées dans cet article ont été réalisées par le photographe Michel Gantner.

Découvrez le premier article de notre série sur les artistes du papier consacré à la relieuse Julie Auzillon. Prochainement : Wabé qui réalise des sculptures colorées en papier mâché !

Le papier japonais vous intéresse ? Retrouvez notre article sur l’origami.

Série des livres accompagnés d'un travail sur la lumière.
Série des livres accompagnés d’un travail sur la lumière.

 

Le pupitre de lumière qui sublime les livres de papier de Sandrine Beaudun.
Le pupitre de lumière qui sublime les livres de papier de Sandrine Beaudun.

 

Délicatesse et travail minutieux de l'artiste pour créer du volume à partir de la matière.
Délicatesse et travail minutieux de l’artiste pour créer du volume à partir de la matière.

 

« La Fôret prodonde » - Les anneaux célestes, 2015.
« La Forêt profonde » – Les anneaux célestes, 2015.

 

Détail des anneaux célestes.
Détail des anneaux célestes.

 

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