Artiste du papier #3 : Wabé et le papier mâché, l’intime dissimulé dans la matière

Le jour où nous avons rencontré Wabé, nous sommes entrés dans un formidable univers coloré et onirique. Une parenthèse de rêve où le papier est au cœur de ses réalisations. Dans son atelier vitré tout en hauteur, encombré d’une multitude de sculptures, cette artiste du papier nous a reçu à bras ouverts, avec une belle sensibilité douce et sincère. Nous avons découvert une œuvre où le jeu enfantin du papier mâché a pris une dimension artistique très aboutie. Ses sujets de prédilection ? Les contes, le vivant, les personnages. Des thèmes qui traversent les âges. Car ne vous y trompez pas, les œuvres de papier mâché de Wabé ne sont pas d’innocentes sculptures. Elles disent bien plus de l’artiste qu’on ne le croit au premier abord et, comme les contes, dissimulent des vérités et des symboles bien plus profonds.

Wabé et le papier mâché : une histoire indissociable

Chez Wabé, le papier mâché est plus qu’une évidence : il est inscrit dans son enfance, dans ses gènes. Retour sur un parcours limpide et guidé par l’instinct de la matière.

Creative Power : À quand remonte votre intérêt pour le papier ?

Wabé : Ma découverte du papier date de l’école primaire où j’avais un goût prononcé pour les pratiques manuelles, aussi bien le dessin que la couture, par exemple. Un jour, mon institutrice nous a appris à faire du papier mâché. Cela a été pour moi une révélation ! Je me suis rendu compte que c’était une matière très amusante. Et dès que j’ai su comment faire, j’ai continué chez moi avec de la colle à papier peint trouvée dans la cave de mon père. De fil en aiguille, j’ai continué à beaucoup dessiner, coudre…

CP : Par la suite, quel a été votre parcours qui vous a menée à devenir une artiste du papier mâché ?

W : À l’âge adulte, j’étais résolue à prendre une orientation artistique en intégrant les Beaux-Arts de Paris grâce à mes sculptures de papier mâché. Cependant, mon souhait initial était de faire de la peinture, car j’estimais que le papier mâché était réservé à mes loisirs. Or, découvrant que je n’avais pas autant de goût pour la peinture que je le pensais, je suis finalement retournée au papier mâché et j’ai passé mon diplôme en peinture, mais en présentant des sculptures réalisées avec cette technique. Celles-ci étaient d’ailleurs déjà très proches de ce que je fais aujourd’hui. Cette histoire d’amour avec le papier mâché remonte donc loin dans mon histoire. Cela fait maintenant 45 ans que je pratique cette technique et 25 ans que je le fais de manière professionnelle. Cela a été un véritable fil conducteur à ma vie.

CP : Quel intérêt trouvez-vous dans le papier mâché ?

W : Je trouve dans le papier mâché beaucoup de plaisir, car on se trouve à l’origine de la matière : on la fabrique, on la malaxe. Ce n’est jamais quelque chose de mécanique. Dans ce rapport manuel, il y a tout un travail corporel qui m’intéresse et me fait du bien. J’y trouve un aspect de bien-être et un moyen d’extérioriser des tensions. C’est à mes yeux un rituel.

CP : Votre présentation ne serait pas complète sans vous interroger sur votre nom, Wabé. D’où vient-il ?

W : Il s’agit d’un pseudo que j’ai pris en sortant des Beaux-Arts. Je m’appelle Véronique Achard et à l’époque je m’appelais Véronique Achard-Babin. De ces initiales V-A-B, je suis arrivée à Wabé ! Je voulais simplifier mon nom et que ce soit court, sans que l’on puisse déceler le masculin ou le féminin, ni mes origines. J’aime cette ambiguïté que je me suis forgée. Je crois que j’avais profondément besoin de cette « identité planète terre ». Et puis cela m’a permis d’opérer une rupture entre la sphère personnelle et la vie publique.

Papier mâché : petite leçon de fabrication par Wabé

Wabé a fait de la pratique du papier mâché un art dont elle se délecte depuis 45 ans. Qui mieux qu’elle peut donc nous expliquer la façon de fabriquer cette matière si malléable ?

CP : Pouvez-vous nous décrire rapidement les étapes de fabrication du papier mâché ?

W : On prend du papier journal que l’on découpe en fines bandelettes. Puis, on place ces morceaux dans une grande bassine et l’on recouvre d’eau chaude. Vient ensuite la phase du malaxage pendant au moins 30 min. On obtient enfin une pâte complètement homogène, lorsque toutes les écritures du papier ont disparu. Cette sorte de grosse soupe grise est passée au tamis pour pouvoir enlever le trop plein d’eau. Une fois que l’on a essoré, on saupoudre de la colle à papier peint.

CP : La colle est également un élément important de la fabrication du papier mâché. Quel type utilisez-vous ?

W : J’utilise de la colle cellulosique qui a comme intérêt de se dissoudre facilement dans la mixture papier-eau. Elle est respectueuse du cycle du papier, contrairement à la colle vinylique qui va donner plus de dureté. Elle coûte aussi bien plus chère ; or, je mets de l’importance à travailler une matière simple et économique. En outre, la colle cellulosique permet d’être dans un processus réversible qui correspond bien à mon état d’esprit de recyclage. Elle permet aussi de laisser sécher naturellement mes œuvres. Ce processus du séchage est un point essentiel, très lié à l’environnement dans lequel je me trouve.

CP : Qu’aimez-vous dans cette matière ?

W : Le papier mâché est une matière géniale car souple, elle se prête bien aux formes rondes que j’affectionne particulièrement. Grâce à elle, j’arrive à obtenir mes formes rêvées, par un processus d’accumulation des couches qui va donner la forme définitive.

CP : Quel temps de réalisation est nécessaire ?

W  : Le temps du papier mâché est long et artisanal. C’est tout le contraire de l’instantanéité. Sur les dizaines de pièces que je travaille à la fois, le temps de fabrication est aussi important que le temps de décoration. Pour cette dernière ph      ase, je choisis la peinture acrylique du commerce ou fabriquée maison.

Lorsque la pâte en papier mâché est prête, débute la phase de modelage par couches.
Lorsque la pâte en papier mâché est prête, débute la phase de modelage par couches.

 

Après le séchage, vient le temps de la peinture pour un résultat très coloré.
Après le séchage, vient le temps de la peinture pour un résultat très coloré.

 

Univers du conte, Chine et projet : les œuvres de Wabé

Les projets et l’univers de Wabé sont riches et variés. Sa récente résidence en Chine, dans la ville de Zunyi, province du Guizhou, est un bel exemple de son constant désir d’explorer la matière et les thèmes de l’imaginaire. Wabé nous raconte des histoires où le vivant a le rôle principal et s’exprime à travers des yeux, des animaux, des personnages grotesques et imaginaires. Chacun peut alors y trouver ce qu’il a envie d’y trouver.

CP : Votre expérience récente en Chine vous a confrontée à une nouvelle manière de concevoir et travailler le papier. Racontez-nous.

W : Cette année, j’ai eu le privilège de participer pendant 40 jours à une résidence d’artistes en Chine afin de réaliser une œuvre sur place. Cette expérience fut un vrai défi. Tout simplement pour trouver du papier sur place. Dans le petit bourg de Tucheng où nous résidions, le papier journal était rare, donc forcément précieux et très apprécié en recyclage. Il a donc fallu aller collecter des journaux dans des villes plus grandes pour que je puisse travailler. Également, le type de papier était très différent de chez nous : il se dissolvait plus vite, la fibre était plus petite, l’encre de plus mauvaise qualité. Autant de caractéristiques avec lesquelles il a fallu que je compose.

Le Fleuve rouge (Chine, mai 2016), réalisé lors de la résidence de Wabé.
Le Fleuve rouge (Chine, mai 2016), réalisé lors de la résidence de Wabé.

 

Les dessous du Fleuve rouge : modelage de l'ossature métallique.
Les dessous du Fleuve rouge : modelage de l’ossature métallique.

CP : Il y a une dizaine d’années, vous avez réalisé une sculpture pour la Cité des Sciences qui accueille encore les enfants à l’entrée. C’est une création atypique dans votre œuvre. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

W : Cette œuvre, réalisée en 2008, est une commande pour la Cité des Enfants, en guise de sculpture d’accueil. D’ailleurs, elle s’appelle « Bienvenue ». Il s’agissait d’un projet d’ampleur de 3,20 m de hauteur composé de papier mâché bien sûr, mais aussi d’une ossature métallique, de 3 moteurs et de lumières. Étant donné sa taille, j’ai dû solidifier le tout avec un mélange de colle à papier peint et de colle vinylique.

Bienvenue (Paris, Cité des Enfants, 2008), accueille les enfants encore aujourd'hui.
Bienvenue (Paris, Cité des Enfants, 2008), accueille les enfants encore aujourd’hui.

CP : De manière générale, vous évoluez dans un univers du conte mêlé à l’intime.

W : Certes mes clients sont essentiellement des galeries à Paris, en Suisse, mais je travaille aussi pour des Centres culturels et des bibliothèques car mon univers du conte se prête bien à ces lieux dédiés au livre. Vous parliez de l’univers du conte. Il est en effet très présent dans mes œuvres. Que ce soit les contes d’Andersen, de Grimm…, j’aime beaucoup lire toutes ces histoires encore aujourd’hui. C’est cet univers autour des mondes et des cultures qui nourrit ma création. Je vois l’inspiration comme une sorte de fil que l’on déroule. Par cet effet d’entraînement, une création m’amène vers une autre. J’aime beaucoup jouer et rêver, alors je fonctionne de la même façon lorsque je crée. Or, les contes sont la base du rêve et m’offrent ce détournement de l’imaginaire pour parler de mes aspects intimes. Je vais ainsi cacher dans les figures des parts secrètes de moi-même, me permettant de me dévoiler sans vraiment le faire. Et c’est à travers mon hypersensibilité que je me nourris de tout ce qui m’entoure. Un peu comme une éponge.

CP : Quels sont vos prochains projets ?

W : Je reviens imprégnée de ce qui s’est passé en Chine, donc j’aimerais voir ce qui va découler de ce voyage. Des thèmes plus particulièrement m’ont marquée : le végétal, l’enfant unique encore très vivace là-bas qui crée des rapports singuliers. Parallèlement, j’ai commencé à travailler sur la thématique de l’ivresse sous toutes ses formes (alcool, joie…), à travers des petites œuvres que l’on peut regarder sous tous les angles. J’aimerais pour cela me rapprocher du domaine de la gastronomie, là ou les plaisirs gustatifs se marient si bien avec les plaisirs esthétiques…

Dans le thème de l'ivresse, les petites figurines Roi et Reine.
Dans le thème de l’ivresse, les petites figurines Roi et Reine.

L’actualité de Wabé

Dates : mercredi 16 et jeudi 17 novembre 2016

Lieu : Auxerrexpo (Auxerre)

  • Autour de Wabé – La couleur joue sur la matière

Avec Manon Clouzeau, Saraï Delfendahl, Machiko et Christian Legendre.

Dates : du mardi 29 novembre au dimanche 4 décembre 2016 de 11 h à 20 h, vernissage le mardi 29 novembre 2016 à partir de 17 h.

Lieu : Espace Beaurepaire 28 rue Beaurepaire 75010 Paris

Contact Isis expo : 06 60 78 11 00

Toutes les photographies des œuvres ont été réalisées par Thomas Deschamps, à l’exception de celle de Bienvenue (photographiée par Black Sisichi) et des deux du Fleuve rouge (photographiées par Wabé).

Antalis est au cœur des tendances artistiques du papier. Découvrez les précédents épisodes de notre série « Artistes du papier » avec Julie Auzillon et ses reliures, Sandrine Beaudun et son papier végétal. #justaskantalis !

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *